Suzanne Olivier est l’une des artistes les plus accomplies du Haut-Saint-Laurent. Formée à l’École des Beaux-Arts de Montréal, elle s’est consacrée à la peinture dans les années 1970 après un bref passage à l’Office national du film. Ses œuvres ont été exposées lors de salons d’art à New York, de même que dans de grandes galeries nord-américaines, et font partie de la collection de la Banque d’art du Conseil des arts du Canada. Aujourd’hui âgée de plus de 80 ans, elle continue de pratiquer son art activement dans son atelier situé à Ormstown, où elle peint à l’huile et travaille au pastel de l’automne au printemps, consacrant ses étés à ses jardins.
L’exposition L’intime et l’universel, présentée à la salle Alfred-Langevin, rassemble dix-neuf peintures à l’huile, pour la plupart de grand format (102cm x 127 cm) et presque toutes très récentes. À travers celles-ci, Mme Olivier explore notre sentiment d’impuissance face à la destruction de l’environnement, utilisant son art « pour mettre en lumière la part de l’inconscient et de la réalité qui alimente notre angoisse collective ». Cette exposition arrive à point nommé et certaines des œuvres présentées comptent parmi les plus chargées en émotions qu’elle ait jamais produites.
Les peintures de Mme Olivier ont toujours eu pour thème la Terre, mais jamais des lieux précis ni des représentations fidèles de celle-ci. Elle peint en puisant dans son for intérieur. « J’aime à penser qu’une personne peint ses émotions, son monde intérieur, son inconscient, et que c’est ce qui compte le plus », dit-elle. À mi-chemin entre le figuratif et l’abstrait, elle « ressent » intuitivement un horizon dans ses paysages qui, selon ses propres termes, « donne un sens humain à l’œuvre ». Diverses couleurs se rencontrent pour former des silhouettes qui évoquent des éléments de ce monde, tels que des collines, des montagnes, des nuages d’orage ou encore du feu, sans pour autant les évoquer explicitement. Le poète symboliste français Mallarmé a dit un jour : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème […] » L’ambiguïté des peintures de Mme Olivier est un cadeau pour le public qui les regarde, car il doit essayer de les déchiffrer. En ébranlant ainsi l’esprit rationnel, on s’ouvre à de nouvelles possibilités pour voir et ressentir.
Des décennies de pratique ont permis à Mme Olivier d’acquérir une compréhension approfondie du rôle de la couleur : comment elle apaise ou provoque, comment les couleurs interagissent et déterminent la composition. Dans L’intime et l’universel, elle s’est éloignée des bleus doux et des tons ocres de ses œuvres précédentes pour s’orienter vers des couleurs plus déstabilisantes, tels que le jaune citron, le jaune-vert acide, le rouge écarlate, les roses et les violets. Par exemple, l’œuvre Dans un volcan (2026) présente un ciel d’un jaune-vert inquiétant au-dessus d’un paysage dont le premier plan est orange, tandis que juste à côté, l’œuvre Le ciel qui gronde sur le monde (2025) montre un énorme nuage rose-mauve, suspendu dans une atmosphère tumultueuse aux teintes violacées, déversant (possiblement) une pluie de feu sur une plaine d’un jaune sulfureux. Ces couleurs vives, qui symbolisent souvent la lumière et la vie, notamment dans l’œuvre Renaître (2025), offrent peu de réconfort. Le tableau Malgré tout la lumière (2026), quant à lui d’un jaune intense, est rayonnant, mais dégage une énergie sombre. L’atmosphère générale qui règne dans la salle est une atmosphère d’inquiétude.
Ce processus transparaît à la surface des tableaux. On sait que Mme Olivier travaille parfois sur certaines toiles pendant des années, laissant la couleur et la composition évoluer lentement. Son coup de pinceau, qui se composait autrefois de traits linéaires rappelant le dessin, entrecoupés de zones de couleur plus uniformes, est désormais plus brut et plus ample, et comporte davantage de zones de peinture épaisse. Cela est particulièrement frappant dans « Le Chaos » (2025); l’œuvre est dominée par une tache centrale de tons orangés et jaunes, au-dessus de laquelle un fond gris et vert rappelant de la fumée est traversé par un faisceau de lumière pâle qui éclaire ce qui pourrait être le sommet d’une montagne surmonté d’une croix. L’œuvre fait étrangement penser à La Croix dans les montagnes (1808), de Caspar David Friedrich s’il l’avait peinte à l’époque de l’Anthropocène, entouré d’un paysage en feu.

Les visiteurs ont tout de même droit à des moments de répit; Le bleu des mouches à feu (2025) évoque un champ de lucioles au crépuscule, alors que la petite Naissance (2025), d’une taille de 26cm × 33 cm, offre des tons de rose délicats et pleins d’espoir. En entrant dans la salle Alfred-Langevin, le regard est immédiatement attiré par une grande toile installée devant un rideau noir. Quelque part sur la planète (2025), qui mesure 102cm × 154 cm, rappelle les œuvres antérieures de Mme Olivier; des volutes de brume bleu pâle et gris chaud se dissipent autour des montagnes en périphérie pour révéler une vallée centrale baignée d’une lumière dorée. L’œuvre est empreinte de beauté et de sérénité, mais est encadrée par le désastre; à sa droite, on peut voir La bête qui gronde (2025), un mélange d’orange flamboyant et de gris, et à sa gauche, on retrouve Survivre (2022), un tableau dans lequel des flammes dévalent le flanc d’une montagne, crachant des braises dans un air chargé de suie.
Il ne s’agit pas là de tableaux documentaires qui nous rappellent ce que nous savons déjà de nos répercussions sur le monde naturel. Ils nous invitent plutôt à prendre le temps de réfléchir et de ressentir les effets d’une vie en pleine crise écologique.
L’exposition L’intime et l’universel se poursuit jusqu’au 17 mai à la salle Alfred-Langevin, située au 10, rue King, à Huntingdon. Elle est ouverte les samedis et les dimanches, de 13 h à 16 h, et en semaine sur réservation.

