Histoire racontée par Nick Huard.
Édition : Aaron McComber, journaliste dans le cadre de l’Initiative de journalisme local.
Traduction : Karonhí:io Delaronde
Échapper aux coups
J’ai fréquenté un pensionnat à Jonquière; enfin, ce n’était pas un pensionnat à proprement parler, mais plutôt un séminaire où des jeunes caucasiens étudiaient pour devenir prêtres.
C’est de cette manière que les Québécois évitaient la guerre à l’époque, en devenant membres du clergé. Il y avait donc beaucoup d’enfants plus vieux qui nous considéraient comme des sauvages.
Un jour, les enfants blancs se sont munis de sarbacanes et, évidemment, nous avons été pris pour cible.
Mes amis, Pete et Ti-Bert, et moi-même avons trouvé refuge dans la grange. Nous savions que si nous sortions, nous allions être attaqués; nous devions donc riposter.
Il y avait un poêle à bois dans la grange, à côté duquel se trouvaient des piles de bois, et c’est là que nous avons trouvé de l’écorce de bouleau.

Nous avons roulé l’écorce de bouleau; nous n’avions plus qu’à trouver des munitions. Tout ce que nous avons pu trouver, ce sont de petites araignées qui se promenaient partout dans la grange. Nous avons attiré ces araignées dans le tube que nous avions fabriqué avec l’écorce de bouleau et nous les avons projetées sur les enfants blancs.
Disons que la bataille s’est terminée très vite.
Ti-bert et Pete étaient mes deux amis, là-bas, au pensionnat.
Lorsqu’il dormait, Ti-bert avait l’habitude de rêver à voix haute en mi’kmaq, qu’ils appelaient là-bas la langue du diable; si une personne s’exprimait en mi’kmaq, ou même en anglais, elle était battue.
Chaque nuit, Ti-bert s’ennuyait de sa grand-mère et rêvait d’elle. Alors évidemment, il parlait dans son sommeil dans sa langue maternelle, car sa grand-mère ne parlait ni français ni anglais.
Les prêtres le guettaient.
La nuit, dès qu’il commençait à parler, ils le saisissaient, l’emmenaient dehors et le rouaient de coups.

Le lendemain, son visage était couvert d’ecchymoses, il ne pouvait même pas ouvrir les yeux et ses lèvres étaient tellement enflées qu’il ne pouvait même plus parler en mi’kmaq.
C’est la dernière fois que j’ai vu Ti-bert. Ils nous ont raconté qu’ils l’avaient envoyé sur la route parce qu’il ne voulait pas être docile, mais en réalité, ils l’avaient battu à mort.
Quand on a six ans, le fait de ne pas avoir quelqu’un pour veiller sur soi est une très grande menace.
J’ai attendu d’avoir treize ans pour faire ma première fugue. À cet âge-là, j’étais plus grand et en meilleure forme.
Toutefois, je me suis fait attraper parce que j’ai pris la route plutôt que de passer par la forêt. Ils m’ont trouvé et j’ai été battu sans ménagement.

Lorsque j’ai pris du mieux, j’ai retrouvé Pete et je lui ai dit : « Pete, je repars. Viens-tu avec moi » ?
Puisqu’il avait peur, sa réponse a été : « Non, je ne veux pas être battu comme tu l’as été ».
Je suis donc parti seul, mais je suis passé par les bois. Une fois dans la brousse, j’ai rencontré une voie ferrée. Je savais dans quelle direction était le sud, alors j’ai attendu qu’un train passe, j’ai couru et j’ai grimpé à bord du train de marchandises.
Le train m’a emmené jusqu’à New York.
Je n’ai plus jamais revu Ti-bert et Pete.

