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Seules des pistes subsistent : Une critique de Sur les traces de Mary Riley

L’exposition actuellement présentée à la salle culturelle Alfred-Langevin, à Huntingdon, est un véritable défi. Créée par Nathalie Boisvert et George Krump, tous les deux issus du monde du théâtre, Mme Boisvert étant également une artiste visuelle active, l’exposition Sur les traces de Mary Riley est décrite à la fois comme étant un projet pluridisciplinaire et une installation immersive. Elle combine des médias variés : photographie, collage, objets trouvés et textes originaux, tout en les présentant dans la salle de manière à ce que l’espace lui-même fasse partie de l’œuvre.

En s’appuyant sur des documents historiques épars, les artistes tentent de reconstituer la vie d’une habitante de Dundee, et légende locale du XIXe siècle, Mary Riley. L’exposition se divise en plusieurs stations, chacune explorant différentes facettes de cette femme énigmatique : épouse, mère, femme d’affaires perspicace, meurtrière potentielle et contrebandière présumée qui cachait des produits de contrebande dans ses jupes, superposées et dissimulées, à la fois une méthode et une métaphore, digne d’une poupée russe.

Bien qu’elle cherche à clarifier, Sur les traces de Mary Riley est également déroutante, et c’est peut-être justement le but de la démarche. Quoique visuellement dépouillée, l’œuvre occupe la majeure partie des murs de la salle, sur lesquels elle présente une abondance de textes et un caractère délibérément chaotique. Nous sommes invités à lire et à déchiffrer, pas seulement à regarder.

Le projet semble être autoréflexif; il ne s’attarde pas seulement à son sujet, à savoir Mary Riley, mais aussi, potentiellement, à l’acte même de création de l’œuvre. Par ses spéculations, ses récits en boucle, ses éclairs de génie, ses faux départs et ses impasses, l’exposition met en lumière ce que l’on ressent lors du processus d’écriture. Les matériaux choisis par les artistes et l’esthétique volontairement « imparfaite » de l’œuvre, mêlant photocopies de coupures de journaux, papier bristol, notes manuscrites et lignes du temps reliées par un fil rouge, suggèrent quelque chose de temporaire et d’inachevé. On y perçoit le schéma visuel des tableaux de preuves de la police ainsi que les ruminations obsessionnelles des conspirationnistes. Le fil rouge, clin d’œil au mythe grec d’Ariane et Thésée, ne nous aide pas à trouver la sortie du labyrinthe; il fait plutôt en sorte que nous nous y enfoncions davantage.

Bien que le projet aborde les thèmes de l’immigration et de la migration, ainsi que les restrictions sociales imposées aux femmes, Sur les traces de Mary Riley est avant tout une incursion spéculative dans le monde de la narration, dans la manière dont les histoires découlent de la culture et la créent à leur tour, et dans la manière dont nos récits personnels nous façonnent et nous définissent. Les artistes font appel à l’autorité des vraies archives historiques, mais ils la rejettent également. Des photographies de lieux réels, de vraies bouteilles et de vraies boîtes de conserve, des barbelés, des copies d’articles de journaux et des documents historiques se mêlent à des poèmes, des dialogues dramatiques et des scènes imaginées par Mme Boisvert et M. Krump. Parfois, un document historique est modifié… ou est-il corrigé? D’autres « Mary » apparaissent. Ce que les artistes ne peuvent pas savoir, ils l’inventent; comment savoir ce qui s’est réellement passé?

Dans une démarche participative, les visiteurs sont invités à enrichir la mythologie de Mary Riley par leurs propres histoires, un acte qui demande aux visiteurs de ne pas être de simples observateurs passifs, mais de devenir des cocréateurs et des participants actifs dans un processus continu de création culturelle. Mme Boisvert et M. Krump nous rappellent que l’histoire et le mythe sont souvent façonnés, à la fois collectivement et subjectivement, par les histoires dont nous nous souvenons et que nous racontons.

Sur les traces de Mary Riley enchante et contrarie parce qu’elle résiste à la conclusion. Elle fait commerce de l’incertitude et demande aux visiteurs de s’asseoir avec elle. Le malaise est instructif. Qu’est-ce qui nous dérange, le fait que les archives historiques ne sont pas fiables, ou encore que la réalité n’est pas aussi figée que nous aimerions le croire, les histoires « vraies » étant possiblement inventées? Peut-être que ce qui nous dérange est le fait de savoir, dans notre for intérieur, que les détails de notre vie seront irrémédiablement perdus et oubliés, comme le suggère une bannière imprimée figurant dans l’exposition, et que, tout comme Mary Riley, il n’y aura plus de version définitive de chacun d’entre nous; il ne restera que des traces discrètes, des suggestions, des lacunes qui seront comblées par d’autres si la chance est de notre côté.

L’exposition Sur les traces de Mary Riley se poursuit jusqu’au 1er juin à la salle Alfred-Langevin.

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